vendredi 31 octobre 2014

"Une ville, des milliers d'enfants"

(Le présent article est une traduction de l'exposition permanente située à Reggio Children et intitulée "Una città, tanti bambini", retraçant l'histoire des services éducatifs de la ville de Reggio d'Émilie. 
Je ne puis, hélas, rendre cet exposé dans son intégrité, puisque le texte écrit - traduit ici - était largement complété de photographies légendées défilant sur écran... Sans ces documents d'époque commentés, le présent texte prend des allures de canevas... 
Pire, cet exposé devient pour moi après coup une véritable énigme, le point de départ d'une enquête qui risque d'être longue et mouvementée... Bien des aspects de l'histoire de la ville ou du pays évoqués ci-après sont passés sous silence sur Internet et ne peuvent être complétés de ressources numériques... car il n'y en a point. Certainement pas en français, pas beaucoup plus en anglais ni même en italien - d'après ce que ma totale méconnaissance de cette langue me permet de juger... Tout se passe comme si je revenais d'une autre planète... :-/
À nous de creuser tel ou tel aspect s'il nous intéresse... Pour moi, j'ai essayé de glisser quelques liens Web pouvant pallier aux lacunes de ce compte-rendu, mais toute contribution pour enrichir cette trame est la bienvenue ! :-)
Bonne lecture !)

Photo de Luigi Ghirri, Théâtre municipal, 1987
Reggio d'Émilie

1860 - 1963 : Retour vers le futur

Les prémices

Cette partie retrace l'évolution des idées entre 1860 et 1945, et met la lumière sur certains évènements éducatifs et sociétaux et les liens étroits qui unissent la première école maternelle  laïque et l'histoire de Reggio d'Émilie.
L'avènement du nouveau siècle marque un tournant : une nouvelle image de l'enfance se construit.

Du pain et des lettres !

À Reggio d'Émilie comme ailleurs, les deux Guerres mondiales et la dictature italienne occultent les toutes premières expériences laïques d'éducation aux jeunes enfants.
La Resistance civile et partisane au régime fasciste et à l'occupation nazie est un épisode fondamental dans la reconstruction de nouvelles valeurs démocratiques.

L'éducation des jeunes enfants est d'abord, fondamentalement, une posture culturelle et politique : c'est une des "clefs" pour entrer dans l'histoire contée ici.

L'utopie de la renaissance

À la fin des années 50, l'Italie, accablée par la guerre et vingt années de dictature, engluée dans son histoire d'économie agricole, se transforme soudain en nation industrielle : la richesse du pays, comme celle des ménages, se développent de façon spectaculaire

Les crèches naissent de la Libération 

Les valeurs du mouvement de la Résistance anti-fasciste perdurent et se renforcent. La Solidarité, la Justice sociale, la Paix et la Liberté - économique, mais aussi sociale et politique - se concrétisent de plus en plus dans des expériences de terrain.
L'ouverture de crèches (nidi) municipales et d'écoles maternelles publiques (accueillant respectivement les enfants de 0 à 3 ans, et les enfants de 3 à 6 ans) est le moteur d'une transformation politique, sociale et culturelle sans précédent, inévitablement animée par des débats et des dissensions passionnés, tant sur le plan local que national. L'émancipation des femmes et les valeurs nouvelles de la famille orientent les dépenses municipales vers un chemin nouveau, qui réduit le contrôle du pouvoir central dans les politiques régionales ; le rôle tenu par l'Église catholique auprès des jeunes enfants évolue ; enfin, une conception nouvelle de l'enfance et de l'école voit le jour, dont Reggio Emilia va se faire le témoin dans des formes de plus en plus complexes et avant-gardistes.

Un guide de la ville réalisé par les enfants,
2000, Reggio Children.

"Nous bâtissons les murs de cette école ensemble, hommes et femmes, parce que nous voulons qu'elle soit nouvelle et différente pour nos enfants."
Parole de citoyen.
 
"Dépasser les frontières" - 2004
Détail de l'affiche du Congrès international de Reggio d'Émilie
qui célèbre les 40 ans des crèches municipales

1963 : La naissance de l'école maternelle publique

La fabuleuse aventure des sixties : 

En Italie, les années 1960 sont une période d'important progrès social, politique et culturel. Mais dans le même temps, l'écart entre la société et l'État ne cesse de s'élargir.

Photo de Martha Rosler, House beautiful : the colony

" Je vois la Terre... Elle est belle, elle est si belle !"
Parole de Yuri Gagarine depuis l'espace

Reggio d'Émilie : une ville à la mesure des citoyens

Ce sont des années cruciales, qui voient la naissance et le développement des services municipaux à la petite enfance. Au terme d'un cheminement mouvementé, la politique et la pédagogie se découvrent un goût commun pour l'expérimentation. La municipalité rencontre de multiples difficultés dans la construction de locaux sociaux adaptés, ce qui rend le gouvernement réticent à l'égard de ses projets. Parallèlement, l'urgence à mettre sur pied une école maternelle publique et laïque se fait sentir dans tout le pays. 

La première école maternelle communale italienne voit le jour à Reggio d'Émilie, en 1964. Le projet d'ouverture des nidi se développe, grâce à la passion et à la patience des citoyens, qui s'acharnent à inscrire leurs expériementations dans les béances offertes par les lois du pays.

Peinture grand format
réalisée par des enfants de 4 et 5 ans
École maternelle Diana.

Les années 70 : La croissance

Mouvements

En Italie, les années 70 amorcent une ère de transformations, de conflits, de tension politique et d'espoirs déçus. L'Etat semble incapable d'organiser l'avenir du pays. Les opportunités de réformes sans cesse manquées, alors que le besoin national de changement est fort, font que les réactions prennent un tour violent. La société, elle, a changé, et continue d'évoluer à toute vitesse. L'autre aspect de l'esprit de ce temps concerne l'ébullition et l'expérimentation culturelles : les champs du savoir sont tissés par les citoyens, entre citoyens ; les influences étrangères sont prégnantes, et les échanges internationaux, effectifs.

Peinture grand format
de coquelicots

"Ce qui a fait la différence, ce fut, dès le début, l'exercice d'une politique municipale qui réunissait idéaux et projets concrets, quantité et qualité."
Mouvement de détente
avant la réalisation des coquelicots,
École maternelle Diana


De merveilleuses rencontres

En 1971, avant l'adoption de la loi "1044", la première crèche italienne (nido) ouvre à Reggio d'Émilie.
Un an plus tard, en 1972, a lieu un vote unanime au conseil municipal pour approuver le premier "réglement" des écoles maternelles de la ville. Cette charte est une synthèse de la nature et des caractéristiques de la pédagogie Reggio Emilia.
Loris Malaguzzi joue un rôle central dans la rédaction de ce texte. La quantité et la qualité vont de pair. Sous l'administration Bonazzi, l'école maternelle reggiane vit des années d'incroyable croissance.
En 1972, l'écrivain et poète Gianni Rodari écrit "Rencontre avec le fantastique".
Les écoles construisent de nouvelles alliances,  plus ou moins relatives au monde de la pédagogie, et la pensée philosophique et pédagogique de Loris Malaguzzi donne une forme au mouvement, qui s'incarnera plus tard dans l'exposition "Si les yeux lèchent de l'autre côté du mur".

Des enfants visitant le théâtre Arioste,
d'après Le rideau édité par Reggio Children.

Les années 80 : "Si les yeux lèchent de l'autre côté du mur"

Le marché libre

Une forme de libéralisme politique particulièrement agressif et communément partagé se développe et prévaut sur les valeurs occidentales, et, dans son sillage, s'installe une société de plus en plus individualiste et consumériste. En 1989, la chute du mur de Berlin semble résoudre le conflit qui scindait le devenir historique de l'Europe d'après-guerre. Cependant, bien des contradictions demeurent en suspens.

Les antidotes culturelles

Le gouvernement revoit à la baisse les dépenses de protection sociale, et les nouvelles lois budgétaires réduisent drastiquement l'autonomie politique des municipalités.
Les années 80 sont des années difficiles du point de vue social et éducatif à Reggio d'Émilie, même si, parallèlement, les relations nationales et internationales se développent autour de l'expérience concrète de la ville.
L'exposition "Si les yeux lèchent de l'autre côté du mur", réintitulée plus tard "Les cent langages de l'enfant" est montée à Reggio d'Émilie en 1980, et migre à Stokholm, au Moderna Museet ; c'est le signal de départ que prennent plusieurs villes européennes, et, à partir de 1987, de l'autre côté de l'Atlantique, les États-Unis.

Illustration de Consiglieria (Conseils), Reggio Children.

"Chercher pour enseigner, tout en organisant une exposition de cette recherche : ce qui en découle, c'est une expérimentation pratique, des essais, et une histoire du trajet parcouru, mais aussi de vraies découvertes, du savoir solide, et des hypothèses..."
Loris Malaguzzi, 1984.

De nouveaux chemins sont explorés et s'acheminent vers les droits de l'enfant à l'éducation, malgré les difficultés économiques et politiques. Diverses villes se réunissent pour comparer leurs bilans et élaborer des statégies pratiques et efficaces. Dans ce contexte, la ville de Reggio d'Émilie prend l'initiative d'une nouvelle forme de dialogue avec le Mouvement coopératif, qui mène à la création, en 1986, de la première crèche coopérative sous contrat municipal (nidi conventionati).

La tour de Reggio,
d'après Reggio Tutta
édité par Reggio Children

1990, la fin d'un siècle 

Fin de siècle

Les années 90 prennent la forme d'un kaléidoscope géant à interpréter. La décade connait d'importantes transformations internationales, avec la fin du modèle économique socialiste, l'expansion du capitalisme mondial, et l'émergence forte de la Chine et de l'Inde dans le monde économique.
La question écologique se fait planètaire. Les migrants sont nombreux, qui s'installent dans les parties du globe leur offrant une meilleure qualité de vie. Même les frontières culturelles semblent à redéfinir face à l'extraoridinaire développement technologique.

Loris Malaguzzi, Danemark, 1992.

"Le monde change... Bientôt notre monde ne sera plus composé d'îles, d'intervalles, d'espaces, d'océans et de montagnes... Le monde devient réseau."
Loris Malaguzzi, 1984.

Une ville multiculturelle

La ville de Reggio d'Émilie croît et change rapidement. Une des orientations principales de la municipalité est de promouvoir un vaste réseau de services éducatifs diversifiés.
En 1994, la ville et ses partenaires fondent Reggio Children, centre international de défense et de promotion du droit et du potentiel de tous les enfants.
L'exposition Les cent langages de l'enfant continue son voyage à travers le monde. Une ère nouvelle dans la conception de l'expérience éducative voit le jour, sur la base d'échanges entre partenaires de plus en plus nombreux, de rencontres et de recherches organisées au niveau national et international.
Le projet d'un centre de recherche international prend forme ; c'est un lieu de tous les possibles, ouvert sur la ville.

9 commentaires:

  1. Bonjour Elsa,
    Ca fait (très) longtemps que je suis ton blog mais c'est la première fois que je commente. Merci pour cette série d'articles sur Reggio d'Emilie qui me permet de découvrir tout un pan de l'éducation dont j'ignorais jusqu'à l'existence! (je ne connais pas du tout le milieu de l'éducation!) D'ailleurs, avant cet article je croyais que Reggio d'Emilie était... une femme! Donc si je comprends bien, la pédagogie du même nom découle d'un projet collectif ? D'une vision partagée par toute une ville de l'éducation? En tout cas j'attends avec impatience la suite!
    Eloïse

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    1. Bonjour Eloïse !

      Tu as tout compris : la pédagogie Reggio est née dans la ville du même nom ; il s'agit d'un projet citoyen de grande envergure, à une époque où l'école publique italienne n'existait pas encore. Ce mouvement a trouvé "corps" dans la pensée de Loris Malaguzzi, enseignant, artiste et intellectuel de l'époque, qui a cherché à synthètiser dans son approche pédagogique tous les savoirs existants sur l'éducation de l'époque. C'est pour cela que cette pédagogie évolue sans cesse : il est dans son essence d'intégrer toutes les avancées de la recherche, qui avance chaque jour ! :-)

      A bientôt ! :-)

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  2. Je suis justement en train de lire "the hundred languages of children"...je ne peux que t'encourager dans ton expérimentation, que je suis avec grand intérêt ;-)

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  3. Article très interessant, un grand merci pour tout ton travail! J'ai hâte de lire le prochain épisode :-)

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  4. Ça sent la préparation d'un livre, non ? on a voté pour alors bon courage :-)

    Eve

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  5. Un grand, un énorme merci de mettre à notre portée cette pédagogie si mystérieuse et si passionnante ! Je suis très impatiente de suivre toutes tes découvertes.

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  6. Merci pour cet article

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