jeudi 31 juillet 2014

Un peu d'histoire...

Église St-George, Reggio Emilia

Croyez-le ou non, je me passionne en ce moment pour le contexte historique des services à l'enfance italiens (?), et, une fois n'est pas coutume, j'ai aujourd'hui envie de faire ici un petit point sur ce beau sujet...

Vous ne m'en voulez pas ? :-D

D'ailleurs, quand on creuse assez loin, disons, au début du 19e siècle, on a le sentiment confortable de retrouver en Italie ce qui s'est passé en France, avec l'invention des écoles maternelles par Pauline Kergomard. Ah, Pauline Kergomard ! Je sais bien que la plupart d'entre vous ouvrent de grands yeux à l'évocation de ce nom (on dirait le titre d'une BD, non ?), mais croyez-le : il évoque à mes collègues bien des souvenirs d'oraux du concours de PE... Pas vrai ? ;-)

Bref, en Italie, c'est un peu comme chez nous que tout a commencé : la (bonne) société - et principalement une poignée de dames de bonne famille soucieuse du Bien commun -  éprouve le besoin de fonder des "salles de garde", dont le souci est purement philanthropique : éviter aux gamins de déambuler dans les rues, livrés à eux-mêmes, pendant que leurs parents travaillent. Ah, ben oui. Vous étiez-vous déjà demandé comment les gens s'organisaient en pleine période industrielle, avant l'invention des structures sociales ? Et bien, voilà : ils ne s'organisaient pas, car ils ne le pouvaient pas. Et les enfants étaient livrés à eux-mêmes... à une époque où les semaines de travail ne faisaient pas 35 heures ! :-(

Dans la continuité de ces "salles de garde" naissent les premières "écoles maternelles" italiennes, qui, localisées dans le Nord, se structurent, elles, autour d'une première idée pédagogique : se charger des premiers apprentissages. Une fois de plus, en France, nous avons suivi une progression analogue, les "entrepôts d'enfants" se découvrant assez vite une vocation à éduquer. La proximité avec les tout-petits, ça élève. Et puisque nous en sommes à un petit tour d'Europe, disons un mot de Fröbel, qui invente, sous d'autres cieux, les premiers "jardins d'enfants". Oui, les Italiens observent cela de très près, et ce qu'ils voient leur plait bien. La jeune Maria Montessori connait les travaux et le matériel de Fröbel sur le bout des doigts... Ça se verra plus tard, d'ailleurs, non ?

Matériel Fröbel

Donc, jusqu'à la fin du 19e siècle, les structures infantiles italiennes sont d'inspiration froebéliennes. Ce n'est pas le cas en France, et l'histoire des premières structures éducatives européennes se scinde à ce niveau. C'est alors qu'en Italie,  deux soeurs, Rosa et Carolina Agazzi, élaborent leur propre méthode d'enseignement - et inventent, en passant, ce qu'on nomme aujourd'hui la "Vie pratique". Pour elles, la dimension religieuse est essentielle, et la vie familiale, qu'il s'agit de valoriser, préside aux activités scolaires. En conséquence de quoi, les enfants font à l'école exactement ce qu'ils doivent faire à la maison - et à cette époque, croyez-le, un bambin ne reste pas les bras croisés pendant que les autres membres de sa famille se démènent : il lui faut mettre la table, faire son ménage personnel, maintenir les locaux en ordre, etc. 


Parallèlement, les idées de Fröbel font leur chemin, ainsi que l'importance du jeu, et de la spontannéité des apprentissages. C'est un joyeux mélange pédagogique, qui a parfois du mal à trouver son point d'équilibre : Rosa Agazzi critiquera violemment la rigidité de Fröbel, et rejette cette idée des dons standardisés que recevrait chaque enfant (c'est un truc très allemand, ça, qu'on retrouve aussi chez Steiner, bien plus tard). Et elle propose, de son côté, un projet reggian avant l'heure : créer "un musée des babioles", constitué de tout le matériel occasionnellement apporté par les enfants à l'école. 

(Ce qui m'a fait pensé au très beau projet de Sophie (pas si) sage, ICI)


Et voiiiilà ! Maria Montessori entre en scène. Car pendant ce temps, elle effectue des expériences pour le moins intéressantes. Vous le savez, son travail initial consiste à développer des initiatives avec des enfants souffrant de handicaps. Elle crée les maisons des Enfants (dont la première à Rome en 1907) et propose ensuite un travail largement basé sur les expériences sensorielles et sur l'auto-éducation, à l'appui notamment de matériel structuré original et stimulant. Toutefois, sa méthode peine à s'affirmer ; ses racines sont trop scientifiques, et ses sympathies initiales avec les laïques et les socialistes lui sont reprochées.

En revanche, dans le même temps, le projet des soeurs Agazzi s'impose : il est modérément innovateur, ne demande pas de matériel coûteux  (ah, parce que, oui, déjà, à l'époque, c'est un problème, et même pour les "institutions"...) et n'exige pas de formations longues des institutrices (même remarque). On peut aussi expliquer ce succès par le désintérêt pour les structures de la petite enfance du régime fasciste, qui a d'autres chats à fouetter ;  de plus le parti de la majorité (catholique) est rassuré par un projet éducatif simple, géré par les congrégations religieuses.

Bye, bye, Maria Montessori... qui s'exilera en 1934 au Pays-Bas où elle décèdera plus de 20 ans plus tard.

Et puis, dans les années 60-70, on assiste en Italie à un regain d'intérêt pour les institutions infantiles. Boom économique, inflation de l'emploi féminin, grandes migrations des campagnes vers les villes et du Sud vers le Nord... La demande de "lieux" destinés aux enfants enfle. Le peuple prend conscience de ses droits sociaux et exige une participation de l'État qui, jusque là, avait totalement abandonné l'assistance des enfants aux congrégations religieuses catholiques. En 1968, l'école maternelle publique italienne voit le jour. En 1971, la première crèche nait, suivie rapidement de bien d'autres.

Fin de l'histoire.

Reggio Tutta, Un guide de la ville vue par les enfants, Reggio Children éd., 2000.

Il est néanmoins significatif de constater que les municipalités démocratiques de l'Émilie Romagne, dès 1962, instaurent des écoles maternelles municipales, dans lesquelles l'implication citoyenne grandira d'année en année... Mais cela est un autre sujet... ;-)

10 commentaires:

  1. Merci pour ce résumé instructif ;-) ! Je ne connaissais pas les sœurs Agazzi, il faut dire que je ne me suis jamais passionnée pour ce sujet, donc ce petit point est intéressant !

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  2. Une récap passionnante ! J'ignorais l'existence et les travaux de certains pédagogues dont tu parles. C'est toujours intéressant. Quand je pense que je croyais (comme mes parents le pensaient) que les écoles Montessori étaient vaguement des sectes... Avant de tomber sur un téléfilm italien relatant sa vie... J'ai fait du chemin depuis et grâce à ce nouvel article, je vais encore aller chercher plus loin !

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  3. Bon, qu'est-ce que vous allez en extraire de tout ça, je me demande bien...?!

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    1. Hihi.

      Moi, je trouve ça passionnant EN SOI.

      Pas vous , ;-)

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  4. Tout simplement passionnant ! Bien plus passionnant que les cours du concours de PE ! ;-)

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  5. Très bonne idée cet article :-)

    C'est intéressant de voir comment est apparue l"école maternelle" chez nos voisins...

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  6. Merci de cette petite "remise en contexte"... je continue d'apprendre grâce à vos billets...et ceux-ci me poussent à explorer toujours un peu plus loin !

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  7. Merci pour la petite leçon d'histoire! C'était très intéressant. Je ne connaissais pas du tout les soeurs Agazzi (ni même dame Kergomard d'ailleurs! mais j'ai bien ri pour le coup de la BD)
    C'est bien d'apprendre des choses sans le chercher ;-) On voit effectivement que Maria Montessori s'était intéressée au matériel Fröbel.

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  8. As-tu déjà eu l'occasion de visiter le musée Oberlin en Alsace ? C'est très intéressant (apprentissage par l'expérience). Tu connais ? J'ai bien aimé, notamment le tableau de réconciliation qui parle de tolérance.
    http://www.musee-oberlin.com/

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    1. Et bien non, Caroline, je ne connaissais pas, mais ça a l'air absolument incroyable !!

      C'est sûr, nous irons un jour, merci du tuyau ! :-)

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