mercredi 3 octobre 2012

Une très bonne et une très mauvaise nouvelle (2)

Alors, voilà, c’est très simple : puisque nous avons l’intention de nous exiler loin de Grenoble, de son manque de charme (néfaste à l’épanouissement de la créativité) et ses gaz d’échappement (dangereux pour la santé des petits poumons), c’est clair et net : mes enfants ne pourront pas fréquenter les écoles Montessori comme je l’avais projeté. Ils ne le pourront pas (argg, que cela me fait mal à écrire !)…


Ils ne le pourront pas pour deux raisons évidentes :
- Tout d’abord l’aspect financier. Bon, consacrer plus de 500 euros par mois (pour deux enfants) à l’inscription en écoles primaire et secondaire alors que nous avons la chance de vivre dans un pays où l’instruction est gratuite, j’avoue que ça me faisait un peu mal au ventre. Surtout quand je me souvenais que Maria Montessori avait mis au point sa pédagogie scientifique en travaillant avec des enfants issus des quartiers pauvres de Rome… A quand l’école Montessori pour tous ?? Mais ce qui relevait du (gros) sacrifice est à présent tout simplement impossible si nous avons un crédit immobilier à rembourser. Évidemment. Même en triturant notre budget dans tous les sens, cet argent-là n’existe pas. Point.
- Et si une raison aussi radicale ne suffisait pas à me persuader (Suis-je bien sûre de n’avoir pas oublié un petit revenu quelque part ? Mais si je gagnais au loto demain ??? Ou si j’héritais d’un arrière-grand-oncle inconnu et richissime ?), si mes enfants doivent aller à l’école à Grenoble alors que nous n’y habitons plus, cela signifie concrètement de lever toute la famille à 5h00, d’infliger aux enfants une demi-heure de train, puis de traverser la ville pour être à l’école dès 7h30 (reste une demi-heure au papa pour retraverser la ville dans l’autre sens et être à son travail à 8h00) ; les enfants mangeraient à la cantine et leur papa ne reviendrait les chercher qu’à 18h30 (au plus tôt, à supposer qu’il n’ait pas de rendez-vous), retraverser la ville au pas de course, reprendre un train et rentrer à la maison vers 19h30. Un tel programme, quatre fois par semaine, est évidemment impraticable dans l’optique d’une organisation respectant le rythme d’un enfant de moins de quinze ans (et encore !).


Donc, me voilà en plein travail de deuil. Antonin et Louiselle vivront leur scolarité dans cette école de la République que je connais si bien, dont j’aime tant la philosophie et si peu la réalité concrète. Je vais passer au moins les 17 prochaines années de ma vie à me battre pour que mes enfants aillent bien tout en fréquentant 24 à 36 heures par semaine une école qui "ne va pas bien" (*). Je ne parle pas ici du nivellement par le bas, je ne parle même pas de cette catégorie (trop importante) d’enseignants qui entretiennent une relation violente à l’enfant par ignorance, fatigue, mal-être ou inconscience. Non, ce qui me vaut des nuits blanches (et oui, encore…), c’est la vision cauchemardesque de trente enfants visés à leur chaise et recevant durant plusieurs demi-heures d’affilée un savoir sous perfusion. Ce qui m’inquiète, c’est le rythme effréné des apprentissages formatés imposés par un programme surchargé, qui impose aux enseignants d’amener tous les enfants à maîtriser une compétence abstraite à un moment qui est le même pour tous, et de passer ensuite rapidement à autre chose. C’est le non-respect des temps d’expérimentation, de tâtonnement, de digestion, de concentration et d’assimilation. C’est l’ignorance du rythme propre à chacun, sur une journée, mais aussi sur l’année (il y a des saisons propres à certains types d’apprentissage, n’est-ce pas évident ?), qui désynchronise très efficacement les élèves de leur rythme biologique naturel. C’est l’absence de moments de vide et « d’ennui » sur une journée scolaire, qui permettent pourtant à chacun de se recentrer, d’imaginer, de réfléchir, de se construire. C’est tout ce système obsolète, enfin, qu’on ne réforme pas par couardise, qui stresse les enseignants et du coup, les enfants.


Choisir une école Montessori pour mes enfants, c’était, pour moi qui suis enseignante, me permettre de lâcher du lest. De me dire : "Ce que font ces éducateurs, je ne sais pas le faire, je leur fais confiance" . En fait, j’espèrais ne pas avoir à m’occuper de la scolarité de mes enfants, pouvoir leur permettre de se construire avec d’autres, soustraits à mon regard de mère (aimant, mais pour le moins enveloppant). C’est raté. Je vais être un de ces parents pénible, un de ceux qui décrète que son enfant ne fera pas les devoirs à la maison infligés à ses petits camarades (d’ailleurs les dits-devoirs sont interdits par décret depuis 1956, j’ai donc la loi pour moi, en plus du bon sens). Un de ces parents qui prétend apprendre son travail aux instits, qui a son mot à dire sur les méthodes de lecture ou de mémorisation des tables… Les parents les plus insupportables pour les enseignants sont certainement ceux qui sont enseignants eux-mêmes !!  :-(

Bien des tracas en perspective. Tellement que j’ai sérieusement hésité avant de décider de vivre à la campagne. Je n’avais jamais expérimenté le dilemme cornélien, voilà qui est fait. Mais bon, "l’appel de la forêt" est le plus fort, et mes enfants ne seront pas la majorité de leur temps à l’école… Plus leur vie familiale sera riche, plus ils seront armés pour vivre cette école de fous. La vie en appartement est vraiment une vie trop étroite. De l’air ! C’est de leur "éducation cosmique" qu’il s’agit ici…

(*) : Ce n’est pas moi qui le dit, c’est George Fotinos, du comité de pilotage de la Conférence nationale sur les rythmes scolaires, dont nos gouvernants ignorent les conclusions depuis des années.

14 commentaires:

  1. bonjour,
    bravo pour ton blog qui est très fourni.
    je voulais te poser une question : en tant qu'enseignante, comment concilies-tu la pédagogie montessori et la pratique de ta classe? est-ce que c'est un travail d'équipe ? expliques-tu cette philosophie aux parents?
    merci et bonne continuation

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    1. Bonjour HaB !

      Je concilie la pédagogie Montessori et ma pratique de classe... comme je peux !! ;-) Impossible de faire du "Montessori pur" dans nos conditions de travail, mais j'y vais par petites touches... Tout dépend aussi du niveau de classe (c'est plus facile en maternelle, je trouve) et du "profil" des élèves...

      Non, je n'ai jamais rencontré de collègue montessorienne, mais cela viendra peut-être un jour !! ;-)

      Par contre, mon inspecteur et son équipe pédagogique sont très ouvert à ce sujet.

      Quant aux parents, encore une fois, tout dépend du public. Certains parents, qui ont eu eux-mêmes des difficultés scolaires et un rapport compliqué à l'école, vivent mal le fait qu'on leur parle pédagogie... Pour eux, c'est technique, ils ont l'impression qu'on les prends de haut, qu'on les écrase avec notre science... Mieux vaut ne rien dire alors (et faire).

      Avec d'autres, c'est au contraire très facile et agréable. J'évite néanmoins de leur asséner tous mes principes lors de la réunion de rentrée !! ;-) J'y vais par petites touches, souvent en partant de l'explication d'un travail concret.

      Et parfois, je me heurte tout de même à des oppositions (ce n'est pas pour dire, mais en milieu rural, souvent...) : ma vision de l'évaluation ou des devoirs à la maison, par exemple, ne plait pas à tout le monde !

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  2. Hello,
    J'ai lu ce post quand tu l'as écris et après mon déménagement récent, je me retrouve dans la même situation que toi : les écoles Montessori sont éloignés et je ne veux pas imposer de longs trajets à ma fille :-(
    L'alternative -pour nous- sera des ateliers le mercredi dans des ambiances Montessori : plus accessibles et mieux que rien.
    Quant à l'école, je vais adhérer à l'association des parents d'élèves qui -apparemment- participe au projet pédagogique et je serai une maman casse-pieds... Euh non, disons exigeante et très concernée par la formation de son enfant, hi, hi, hi.
    Avec ma formation de 2 semaines d'assistante Montessori, je ne prétendrai pas expliquer son job a l'instit´ mais je croise les doigts pour tomber sur des professionnels ouverts.

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  3. Bonjour Anonyme !

    Merci pour ce petit retour, et tiens-nous au courant ! ;-)

    C'est génial, ces ateliers Montessori qui se développent un peu partout : dans quelle région habites-tu si ce n'est pas indiscret ?

    Euh, quant à l'association des parents d'élèves, oui, ils participent aux projets péda... C'est-à-dire qu'ils se chargent souvent d'en financer une partie grâce à l'organisation de tombolas ou ce genre de choses. Car l'Education Nationale nous impose de monter des projets culturels pointus mais ne met pas la main au porte-monnaie pour autant ! Ce sont les mairies qui doivent financer, et elles n'en ont pas toujours les moyens.

    Bon, c'est sûr, si tu expliques à la maitresse comment enseigner la division, tu vas te faire des ennemis, fais gaffe quand même ! ;-)

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  4. Même dilemme....même choix.... je crois que c'est encore plus difficile d'assumer ce choix quand on est ds l'EN et qu'on voit la réalité du terrain. Mais ne sommes nous pas de plus en plus nombreuses (nombreux) à vouloir faire entrer montessori ds nos écoles? Je vais être une "maman instit" casse pied ... mais je vais l'assumer... je lassume déjà à la crèche 2× par semaine avec le régime végétarien et les couches lavables ;-)
    Alexandra

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    1. Bon courage pour la suite, Alexandra ! ;-)

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  5. :-D

    Bon courage à toi !

    Tiens-moi au courant si tu as le temps...

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  6. Bonjour,
    Je viens de lire ton billet, je suis enseignante et j'ai envie de dire que malheureusement je me retrouve complètement dans ce que tu as écrit, dans cette "critique" de l'Education Nationale.
    Je me souviens d'une réflexion de l'inspectrice qui avait dit : "Chaque élève doit avancer à son rythme" puis qui quelques secondes plus tard nous avait reproché que nos résultats aux évaluations nationales n'étaient pas assez bons. Alors faudrait savoir : on ne peut pas dire que chacun doit avancer à son rythme et en même temps demander que tous réussissent des évaluations qui ne tiennent pas compte des différences.
    Le programme est effectivement bien trop lourd pour que nous ayons le temps d'expérimenter, d'observer,...
    L'an dernier, j'avais fait apprendre une poésie sur le printemps à mes élèves et dans celle-ci, il était question d'un bourgeon (évidemment). Bon nombre de mes élèves ne savaient pas ce que c'était.
    Alors pendant les vacances, je leur ai photographié tous les deux jours un bourgeon pour qu'ils puissent observer l'évolution. L'idéal aurait été d'aller au parc de la ville plusieurs fois par semaine pour qu'ils puissent faire les constats d'eux-mêmes mais sur quel créneau : il faut tout faire maintenant et finalement tout est mal fait car trop rapidement.
    Je me rends compte que je suis toujours en train de les presser. On n'a pas le temps de se poser.
    Peut-être qu'un jour on nous écoutera en attendant on fait comme on peut pour que nos élèves s'épanouissent et apprennent à l'école.

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    1. Bonjour Anonyme !

      Un grand merci pour ce témoignage !

      Oui, cette contradiction dans les paroles de ton Inspectrice se retrouve vraiment à tous les niveaux du système, c'est à s'arracher les cheveux !

      En tout cas, derrière l'amertume qui pointe dans ton message, je retiens l'idée des photographies de bourgeon... C'est vraiment une excellente idée !

      Merci de ton passage par ici !

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    2. Bonjour,
      Je ne pense pas être amère. j'ai des collègues qui le sont et quand je les entends parler, je me dis "Pourvu que je ne sois jamais ainsi".
      Je garde espoir de pouvoir améliorer les choses et de pouvoir faire progresser les élèves qui rencontrent de grosses difficultés.
      Ils ont toujours quelque chose qui leur permet d'avancer. C'est parfois difficile de trouver une solution mais en y réfléchissant à plusieurs, il y a toujours quelqu'un qui a une bonne idée.
      Je trouve juste dommage que les programmes soient si chargés car certains ont tendance à se noyer avec toutes ces informations.
      J'aimerais qu'on puisse parfois s'éloigner un peu des programmes pour faire des choses tout aussi intéressantes : Une année, nous avions choisi d'emmener nos élèves à la pationoire et à la médiathèque dans la ville la plus importante de notre département (ville qui n'est pas si grosse que cela). Et bien, je me suis rendue compte que mes élèves n'y allaient jamais avec leurs parents et qu'ils ne connaissaient absolument pas cette jolie ville. Nous avons donc tracé sur une carte le chemin que nous allions parcourir pour aller de la médiathèque à la patinoire et je leur est présentée tous les monuments importants de la ville : cathédrale, gare, théâtre,... Ils ont adoré et ils ont retenu beaucoup d'informations. En arrivant sur place, ils m'appelaient de toute part me disant : "Maîtresse, maîtresse, regarde, c'est la gare." "Maîtresse, maîtresse, regarde la préfecture.", etc...
      J'ai adoré faire ce travail et qu'ils puissent avoir des connaissances sur cette ville principale de notre département.
      C'était du concret et du local. Je trouve important de connaître l'endroit où on vit.
      Mais si j'avais été inspectée, je ne suis pas sûre que cela aurait été apprécié car évidemment cela nous a demandé plusieurs de travail (je n'allais pas tous leur présenter en une seule fois) et ça ne rentrait pas vraiment dans les programmes (quoique : on a fait du langage, de l'histoire, de l'histoire de l'art,...)
      J'aimerais qu'on puisse un peu plus faire ce genre de travail.
      Nous avons un métier formidable et je ne regrette absolument pas de l'avoir choisi (dès que j'ai su parler, j'ai voulu être enseignante).
      PS : désolée pour les fautes s'il y en a quelques-unes mais je vais un peu vite pour écrire.

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    3. Je leur avais présenté les monuments de la ville avec un vidéo projecteur.

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    4. Merci Anonyme pour ce descriptif de séance passionnante ! Ça donne des idées ! ;-)

      Oh, je parlais pas de cette "amertume"-là... Pas celle que tu retrouves chez tes collègues et dont tu veux te garder !

      ... Mais il est vrai qu'il y a de grands moments de découragement parfois face au système...

      Courage !

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  7. Je voudrais ajouter à mon commentaire précédent (qui est un peu pessimiste)que notre métier est quand même un métier formidable : nous ne nous y ennuyons jamais, nous avons parfois de jolies surprises avec certains élèves qui font des progrès énormes,...
    Je ne changerai de métier pour rien au monde car c'est un réel bonheur pour moi de retrouver ma classe "chaque" jour mais il y a des dysfonctionnements (comme partout) et toute organisation (comme toute personne) peut toujours s'améliorer

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  8. Idem pour moi : pas question de changer, bien que ce soit un métier difficile qui prenne beaucoup de temps dans la tête et dans le temps personnel...

    Mais c'est grâce à des enseignants comme nous que le monde de l'EN va changer ! ;-)
    Et je suis heureuse de constater qu'il y a de plus en plus de collègues dont les reflexions vont dans le sens des miennes !

    Un grand merci pour ce retour !

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